La Tomillo, l’émotion et la rage du flamenco

  • LE FLAMENCO, C’EST PLUS QU’UNE DANSE, C’EST UNE FAçON D’ETRE DANS LA VIE, UN CERTAIN GOÛT DE LA LIBERTE ET UNE CONFRONTATION PAR RAPPORT A CE QU’IL Y A DE PLUS ANCESTRAL EN NOUS. AINSI VIT LA TOMILLO, DANSEUSE FLAMENCO, QUAND ELLE MONTE SUR SCENE OU ENSEIGNE CET ART A SES ELEVES.

  • Vous ne la verrez jamais avec des castagnettes, de grandes robes à pois ou un sombrero sur la tête. Ses costumes, c’est elle qui les imagine avant de les confier à une couturière. C’est elle aussi qui choisit les tissus, plutôt légers et brillants, au plus près de l’idée qu’elle se fait du flamenco. Parce que La Tomillo n’aime pas le folklore qui entoure le flamenco. Le flamenco, elle le vit. Et ce qu’elle recherche en lui depuis le premier jour où elle l’a approché, c’est son authenticité. Pour la trouver, elle décide au milieu des années 80, d’aller étudier dans le haut lieu du flamenco, à Madrid, à l’école « Amor de Dios », près du monstre formateur d’alors Maria Magdalena Blanco. Celle qui avait été formée par La Quica - comme La Tati autre « maestra » de La Tomillo -, et qui formait à son tour les danseurs et danseuses du Ballet National d’Espagne, d’Antonio Gades etc...

  • A la sortie du premier cours, elle pleure d’émotion et de rage. Elle vient de trouver ce qu’elle cherche. Elle vient aussi de réaliser tout ce qu’elle ne sait pas. Durant ses cinq années, la jeune femme va partager sa vie entre Toulouse, Madrid et Almeria, pour apprendre le répertoire classique du flamenco. « J’étais aux anges que Maria Magdalena veuille bien me supporter comme élève, confie-t-elle. La grande qualité de celle-ci était d’arriver à faire travailler tous ses élèves quelque soit leur niveau. C’était une femme très intelligente et très artiste qui percevait vite le potentiel de chacun ».Mais son bonheur est égal à la souffrance de l’apprentissage de cette danse. La petite fille qui frissonnait en entendant la musique flamenco et ne détachait pas ses yeux de l’écran de télévision quand y passaient des ballets flamencos, découvre la difficulté immense de la discipline dans la salle de danse de Maria Magdalena. Son besoin de s’approprier cette danse et d’assouvir sa passion sont cependant plus forts que la souffrance. « J’aurais perdu le boire et le manger pour faire ça. A la fin de chaque cours, on disait toutes « estoy cansadisima », « no puedo mas », mais on tenait le coup car on avait la passion de la danse chevillée au corps », raconte La Tomillo. Même épuisée, une fois les cours de Maria terminés, elle répète inlassablement les chorégraphies dans le petit studio qu’elle loue au centre de Madrid. Elle s’applique la même discipline de fer quand elle rentre en France pour reprendre le cours de sa vie. Loin d’elle cependant la pensée d’en faire sa carrière. Elle a des obligations professionnelles à remplir. Danser le flamenco lui suffit à assouvir sa passion. Tout change quand elle rencontre à Cordoue, Ramon, son futur époux lors d’un festival de Flamenco.

    • Un style à soi
  • Leur premier point commun ? L’amour exclusif du flamenco. Leur deuxième point commun : tous deux ont été bercés par un même disque de Pepe de Almeria où jouait « El Niňo del Alcazaba ». Pour la petite histoire, El Niňo en question n’est autre que l’oncle de Ramon. Quoiqu’il en soit, ils décident de vivre ensemble leur amour du flamenco. Ramon rejoint La Tomillo à Toulouse et l’incite à se lancer. Elle hésite. Il insiste. La proposition est la suivante : il l’accompagnera à la guitare et créera pour elle des compositions musicales. A elle de construire sur les notes de Ramon ses pas de danse. « Sans lui, reconnaît-elle, je n’aurais pas eu le culot de me lancer dans mes propres chorégraphies. Il m’a appris à être moi-même ».Ensemble, ils créent la « Compagnie Flamenco La Tomillo » et affrontent la scène pour la première fois au milieu des années 80. Mais La Tomillo n’ose pas encore présenter au public ses propres chorégraphies. L’heure n’est pas venue. Ils montent donc des spectacles à partir de répertoire classique de flamenco qu’elle a appris à Madrid avec Maria Magdalena Blanco et La Tati. La qualité de leurs spectacles leur ouvre rapidement les portes des festivals dans et hors la région. Les propositions s’enchaînent, même si faire sa place dans ce milieu se révèle plus compliqué qu’ils ne l’imaginaient tous deux.

  • De plus en plus en confiance, tant par le travail qu’ils accomplissent ensemble que par l’accueil du public, ils se jettent à l’eau en présentant à l’Espace Croix-Baragnon de Toulouse, un spectacle conçu - au tout début des années 90 essentiellement, puis en 98 uniquement - à partir des chorégraphies de La Tomillo. « Le flamenco, tu l’avais en toi, lui avait dit un jour Maria Magdalena Blanco. Il ne te restait qu’à le dérouler ». A le dérouler et à le faire sien. C’est désormais chose faite, La Tomillo vient de trouver son style à elle et ne craint plus de le montrer. Un style qui coïncide avec sa façon de percevoir et comprendre le flamenco : une danse à la fois primitive, sauvage et rebelle. Une danse où la technique, bien que primordiale, n’est qu’un support.

  • « Pour danser le flamenco, explique La Tomillo, il faut un certain tempérament, une façon d’être qui implique un goût de la liberté, le sens de la dignité, une certaine majesté, un amour- propre et une force physique. Il ne faut jamais avoir peur de se faire mal pour donner toute sa puissance à cette danse ». Une danse qu’elle n’hésite pas à apparenter à celle des toreros dans l’arène. « Dans le flamenco, comme dans la corrida, poursuit-elle, on lutte contre nous-mêmes, nos faiblesses et contre l’animal sauvage qui est en nous. C’est une lutte qui au final nous fait devenir plus humain. Pour cela, c’est parfois plus qu’un art, comme certains le disent ». Mais dans ce combat contre soi, les états de grâce ne manquent pas. Dans ces états-là, La Tomillo éprouve alors un sentiment immense de liberté et d’accomplissement. Elle, l’angoissée, elle qui veut tout contrôler, se laisse, dès les premiers coups de talons, porter par la musique et ce que cette dernière fait naître en elle. Parce qu’il n’y a alors que la musique qui importe avec ses rythmes et l’envoûtement des chants qui touchent La Tomillo au plus profond.

    • L’heure du partage
  • Ces moments-là, elle a voulu les partager avec d’autres en créant sa propre école de flamenco. Au début des années 90, Ramon et La Tomillo se lancent dans cette nouvelle aventure. Nombreuses étaient ses amies à lui demander d’enseigner ce qu’elle savait. Elle a fini par céder. Pas question toutefois d’enseigner le répertoire classique du flamenco tel qu’elle l’a appris à Madrid. Les difficultés qu’il implique lui font craindre le découragement des élèves. Sans pour autant éluder la complexité de cet art, elle décide donc de construire son enseignement autour de chorégraphies plus courtes. Comme elle l’a appris auprès de Maria Magdalena, tout en enseignant à ses élèves la technique du flamenco, elle les aide à trouver leur personnalité et les sentiments qu’ils éprouvent en dansant le flamenco. « La technique n’est qu’un support », leur rappelle-t-elle sans cesse. Elle accompagne aussi ses élèves en les soutenant et en les encourageant, quand ils montent sur scène lors des galas fin d’année. Avec eux, elle continue à explorer les voies du flamenco par ce qu’elle capte des autres, de ce qui l’entoure et d’un travail sur soi.

  • Parce que le flamenco ne peut se vivre seul dans son coin. Il est l’expression de tout un groupe de passionnés. Plus encore, celui d’une grande famille que La Tomillo fait croître au fur à mesure des années avec les élèves et les artistes qu’elle entraîne dans son sillon, à coups de volants, de talons, de « palmas », de bras hauts levés devant soi et ouverts, comme une invitation à la danse. En toute légèreté et profondeur. Parce qu’ainsi est le flamenco.

  • Florence Guilhem pour La Voix du Midi 2007